Mon expérience religieuse la plus intime fut d'écouter Ivan Illich. Un homme
charismatique et passionné, entouré par les fossiles de la faculté
d'Edimbourg, qui affirmait
que "la menace majeure pour la santé dans le
monde est la médecine moderne". C'était en 1974. Il me convainquit
parce que
ce que je voyais dans les salles de l'infirmerie royale d'Edimbourg me
semblait plutôt être dans l'intérêt des médecins que des patients. Je
quittai la faculté de médecine ce jour là. Trois jours après, je la
réintégrai, ne sachant quoi
faire d'autre. Aujourd'hui je suis le rédacteur
en chef du BMJ, ce qui est ironique. Ayant déserté la médecine je
suis
devenu un pilier de l'establishment médical, que je le veuille ou non.
J'ai dévoré à la fois Némésis Médicale et Les limites de la médecine, et
j'ai relu ce dernier 25 ans après. Le pouvoir du livre est demeuré intact et
sa
prophétie remarquable. Ce qui était radical en 1974 est devenu dans un
certain sens la tendance dominante en 2002.
La médecine semble avoir exagéré
et un certain ralentissement bénéficiera non seulement aux patients
mais
aussi aux médecins.
La santé, soutient Illich, est la capacité à faire face à la réalité humaine
de la mort, de la douleur et de la maladie. La technologie peut aider, mais
la médecine moderne est allé beaucoup trop loin, se lançant dans une
bataille divine d'éradication de la mort, de la douleur et de la maladie.
Ainsi, elle transforme les hommes
en consommateurs ou en objets, détruisant
leur capacité à la santé.
Illich voit trois niveaux de iatrogénèse.
La iatrogénèse clinique est le mal fait aux patients par les traitements
inefficaces, toxiques et risqués. Le livre contient un nombre considérable
de notes de bas-de-page où Illich est aussi à l'aise avec le New England
Journal of
Medecine qu'avec les textes médiévaux allemands, faisant de lui
un formidable contradicteur face aux médecins
contemporains qui pourraient
contester ses conclusions. La médecine basée sur les preuves est
décrite
dans ces pages, 20 ans avant que le terme ne soit inventé. Illich souligne
aussi que 7% des patients souffrent d'un effet indésirable lors d'une
hospitalisation. Pourtant ce n'est que depuis quelques années que quelques
médecins commencent à
prendre la sécurité des patients au sérieux.
La iatrogénèse sociale résulte de la médicalisation de la vie. De plus en
plus de problèmes sont considérés comme susceptibles d'interventions
médicales. Les firmes pharmaceutiques développent des traitements coûteux
pour des non maladies.
Les soins de santé consomment une proportion sans
cesse croissante du budget. En 1975, les USA dépensaient 95
milliards de
dollars en soins de santé, 8,4% du PNB, 4,5% en 1962 notait Illich. Les
prédictions publiées ce mois-ci suggèrent qu'ils s'élèveront à 2815
milliards, 17% du PNB en 2011. Est-ce raisonnable?
Pire que tout cela pour Illich est la iatrogénèse culturelle, c'est à dire
la destruction des moyens traditionnels de se confronter et de donner du
sens à la mort, à la douleur et à la maladie. "L'image qu'une société se
fait de la mort", écrit Illich, "révèle le niveau d'indépendance des
individus, leur
solidarité, leur confiance et leur vivacité". Mourir est
devenu la forme ultime de résistance du
consommateur.
Le livre d'Illich est plus polémique qu'analytique et doit être lu comme
tel. La rhétorique est enivrante, et je comprends pourquoi Illich a captivé
mon esprit pendant toutes ces années. Illich était un prêtre catholique
avant de
devenir un critique de la société industrielle, et l'histoire qu'il
raconte a des relents de "chute de
l'homme".
C'est le dernier cliché du relecteur que de dire que chaque médecin et
étudiant devraient lire ce livre, mais ceux qui ne l'ont pas fait ont manqué
quelque chose
d'important. Lorsque je serai malade je veux être soigné par
des médecins qui doutent chaque jour de la valeur et
de la sagesse de ce
qu'ils font, et ce livre aidera à former de tels médecins.
Richard Smith, rédacteur en chef, BMJ.